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Le phénomène blockchain [par Henri D’Agrain, CHECy]

Depuis quelques mois, nous entendons parler de plus en plus souvent de la technologie blockchain. Que recouvre ce terme abscons, inconnu de la plupart d’entre-nous il y a un an encore ? Début 2015, presque aucune publication n’était disponible sur un sujet essentiellement réservé à des geeks ou des individus appâtés par des perspectives de gains...

Depuis quelques mois, nous entendons parler de plus en plus souvent de la technologie blockchain. Que recouvre ce terme abscons, inconnu de la plupart d’entre-nous il y a un an encore ? Début 2015, presque aucune publication n’était disponible sur un sujet essentiellement réservé à des geeks ou des individus appâtés par des perspectives de gains faciles. Depuis le mois de juillet dernier, l’actualité de la blockchain est explosive ! Le sujet n’a cessé de prendre de l’ampleur, et rares sont ceux qui avouent, désormais, qu’il n’est pas dans le scope de leurs priorités. La blockchain a même reçu la consécration de The Economist, qui en a fait sa une du 31 octobre 2015 sous le titre « The Trust Machine ».

 

En 2008, un mystérieux développeur, ou peut-être un collectif, se faisant appeler Satoshi Nakamoto,  publie sous licence libre MIT le protocole de la blockchain dans un logiciel écrit en C++. Ce protocole propose une solution particulièrement élégante et habile pour résoudre le problème du modèle de confiance dans un environnement numérique entre personnes qui ne se connaissent pas et ne peuvent se faire confiance a priori. En 2009, le même Satoshi Nakamoto lance la première application basée sur le protocole blockchain pour créer une crypto-monnaie, le Bitcoin. Alors même que le protocole qui le sous-tend est paré de nombreuses vertus, le pauvre Bitcoin pâtit, lui, d’une réputation sulfureuse, injustement méritée à notre avis. Qu’il puisse être utilisé dans des activités illégales n’invalide pas la pertinence du modèle, ou alors ce devrait être le cas pour toutes les monnaies fiat. De fait, le Bitcoin est la première expérience réussie de développement d’une structure de consensus décentralisé, dont il faut analyser la remarquable robustesse depuis sept ans, en l’absence de toute autorité de régulation. L’algorithme du Bitcoin intègre sa propre régulation. Publié en 2000, l’article fameux « Code Is Law » de Lawrence Lessig – le code fait loi – trouve un archétype dans la blockchain du Bitcoin. D’ailleurs, un professeur de finances de l’université de Californie, à Los Angeles, sollicité par la Banque de Suède pour lui suggérer des nominations au prix Nobel d’économie, ne s’y est pas trompé en proposant le nom de Satoshi Nakamoto pour la promotion 2016 des candidats à la prestigieuse distinction.

 

La Blockchain peut être définie comme l’historique décentralisé et exhaustif de toutes les transactions effectuées depuis sa création et qui y sont consignées par blocs consécutifs dans un grand livre de compte. La sécurité de la transaction est assurée par un réseau pair à pair d’ordinateurs qui valident et certifient la transaction avant de l’inscrire de manière définitive dans un bloc. Une fois enregistrée, cette dernière devient infalsifiable et facilement vérifiable. Le protocole blockchain conjugue les éléments de deux théories, celle de la théorie informatique et celle de la théorie des jeux. De la théorie informatique, il met en œuvre d’une part les technologies de réseaux de pair à pair, d’autre part la cryptologie. A la théorie des jeux, il emprunte la notion « d’équilibre de Nash en stratégie dominante ». C’est d’ailleurs au titre de la théorie des jeux que ce situe la principale innovation du protocole blockchain, en proposant une solution radicale au problème de la confiance entre deux parties prenantes qui ne se connaissent pas.

 

Au-delà du Bitcoin, il est fort probable que le protocole blockchain, et plus globalement les technologies de consensus décentralisés, provoquent, dans les mois et les années qui viennent, un véritable bouleversement de l’Internet. Il trouve une multitude d’applications dès lors qu’il s’agit d’enregistrer et de certifier une transaction, un échange ou une identification. Deux qualités de ce protocole lui confèrent son caractère exponentiel : d’une part il est extrêmement générique et neutre ; d’autre part il est perçu comme parfaitement scalable, c’est à dire fondée sur des bases de coûts principalement fixes permettant une montée en charge et une croissance des volumes d’activités rapide et économiquement viable. L’argument principal du protocole blockchain est de réduire de manière significative les coûts de transactions entre agents économiques en leur permettant de s’affranchir des tiers de confiance.

 

Les champs d’application de la blockchain sont multiples. Depuis plusieurs mois les expériences et les tentatives se développent dans de nombreuses directions. La technologie blockchain peut être utilisée pour des transactions qui vont au delà d’une simple transaction de paiement ou d’enregistrement et qui contiennent des instructions beaucoup plus complexes, par exemple des instructions conditionnelles et programmables. On parle alors de contrats. Ces contrats sont publiés sur une blockchain pour qu’ils s’exécutent automatiquement sous certaines conditions, raison pour laquelle on utilise l’expression de « Smart Contracts ». La société Ethereum, co-fondée par Vitalik Buterin, propose un framework destiné à générer des « Smart Contracts ». Pour prendre une comparaison simple, le code source Ethereum est un peu comme le système d’exploitation d’un smartphone. A partir de ce code, diverses applications, rédigées plus simplement, peuvent être développées par les utilisateurs pour élaborer des « Smart Contracts ».

 

Les réflexions auxquelles le phénomène blockchain et les usages de ce protocole peuvent nous conduire, ne cessent de nous plonger dans des abîmes de perplexité, notamment parce que notre monde et les cadres légaux qui le structurent nous semblent inadaptés à leur déploiement. Des changements de paradigme majeurs apparaissent inéluctables. Ils se feront soit de manière volontaire et maîtrisée, soit de manière erratique et hors de tout contrôle. Soit sur le territoire national comme instrument de la croissance future et de la création des emplois de demain, soit ailleurs dans des environnements réglementaires plus favorables.

 

Les propos du 9 novembre 2015 d’Emmanuel Macron, Ministre de l’économie, de l’industrie et du numérique, devant des acteurs de l’économie numérique, s’appliquent en tout point au phénomène blockchain tel que nous l’observons : « La révolution numérique et les nouvelles technologies transforment en profondeur notre économie. Ne pas anticiper ces mutations, c’est se condamner à les subir. Les préparer, c’est au contraire en faire une opportunité. » Nous partageons en tout point cette ambition pour faire de la France une « Blockchain Nation ». Notre pays dispose de tous les atouts pour y parvenir dans les mois qui viennent, notamment si les pouvoirs publics décident de créer les conditions favorables à l’émergence des projets et à leur financement. Un frémissement est perceptible. Sera-t-il suffisant ?

 

 

A propos du Centre des Hautes Etudes du Cyberespace

 

Créé en association loi 1901, le CHECy est programme de formation de haut niveau, destinée à des cadres et des dirigeants des secteurs public et privé. Le contenu de la formation porte sur les enjeux de la transformation numérique et la culture digitale, dans une approche pluridisciplinaire. Conçu en s’inspirant du modèle pédagogique, éprouvé et plébiscité, de l’IHEDN, ce programme permet d’appréhender la révolution numérique dans ses multiples dimensions et d’en comprendre la dynamique. Ouvert à une trentaine d’auditeurs sélectionnés, la session nationale dure 10 mois, de septembre à juin, tous les vendredis hors vacances scolaires.

 

Toutes les infos sur www.checy.org

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