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Transformation numérique

Crosscheck : les élections présidentielles françaises à l’abri des Fake News (Walid Salem, Rue89 Bordeaux)

Dix semaines avant les élections présidentielles en France, une initiative unique a réuni plusieurs rédactions françaises pour lutter contre la désinformation : Crosscheck. Quelques mois après, la guerre est officiellement déclarée contre les « Fake News », avec notamment un projet de loi. Cette prise de conscience donne une nouvelle dimension à l’énorme travail accompli par cette plateforme à...

Dix semaines avant les élections présidentielles en France, une initiative unique a réuni plusieurs rédactions françaises pour lutter contre la désinformation : Crosscheck. Quelques mois après, la guerre est officiellement déclarée contre les « Fake News », avec notamment un projet de loi. Cette prise de conscience donne une nouvelle dimension à l’énorme travail accompli par cette plateforme à la veille d’un vote crucial.

Le 6 février 2017, à quelques mois du premier tour des élections présidentielles, une initiative journalistique unique a été lancée en France pour lutter contre la désinformation. Pilotée par First Draft News (https://fr.firstdraftnews.com/), sous le nom Crosscheck, elle a fourni un travail de vérification collaboratif aidant les citoyens français à savoir à quoi et à qui se fier dans les flux des réseaux sociaux et des actualités. Son but : éviter toute influence trompeuse de ce qu’on appelle « Fake News ».

Fake News

Ce terme, qui a fait une apparition fracassante à l’occasion de l’élection présidentielle américaine en automne 2016, désigne une information souvent fausse parce qu’elle est mal interprétée, mal rapportée, ou encore volontairement manipulée, donc fabriqué et trompeuse. Cette dernière intention se justifie par des motivations idéologiques pour qui une élection présidentielle est souvent le terrain de jeu favori.

Pour traquer les Fake News en France, Crosscheck a fédéré une trentaine de rédactions locales et nationales et mobilisé une centaine de journalistes. En place à partir du 27 février et jusqu’au 5 mai, la veille du second tour, cette collaboration fut d’une ampleur jamais vue jusqu’à ce jour en France et ailleurs.

A l’aide de logiciels développés pour assurer une veille sur les réseaux sociaux, les journalistes repéraient la « viralité » des contenus en ligne – un nombre de partages, de « like » ou de commentaires important sur les réseaux sociaux –, qu’il s’agisse de photos, de vidéos, de « memes », de commentaires ou de sites d’actualités. Les internautes étaient également invités à soumettre leurs questions via un formulaire (https://crosscheck.firstdraftnews.com/france-fr/posez-nous-votre-question/).

Les informations relayées étaient vérifiées par l’équipe de Crosscheck sur la base de leurs contenus, ainsi que de l’image ou de la vidéo qui les accompagnent. Pour ce faire, il a fallu répondre à plusieurs questions : l’information est-elle confirmée ? sa source est-elle fiable ? le document est-il retouché ? a-il un rapport avec l’événement évoqué ? est-il sorti de son contexte ?

67 articles publiés

Ainsi, plus de 400 posts viraux ont été relevés chaque jour pendant deux mois. Parmi eux, les informations qui avaient un rapport avec l’élection présidentielle étaient examinées et vérifiées. Aussitôt validées par les rédactions, Crosscheck diffusait ses conclusions sur son site (https://crosscheck.firstdraftnews.com/france-fr/), sa page facebook (https://www.facebook.com/CrossCheckFrance/) et son compte twitter (https://twitter.com/crosscheck), donnant lieu à 67 articles. A leur tour, les rédactions relayaient les vérifications, avec à leur tête, l’Agence France Presse (AFP), soit au total 276 articles.

Un compte offshore pour Emmanuel Macron (https://crosscheck.firstdraftnews.com/checked-french/macron-compte-offshore/) ; l’enseignement de la langue arabe imposé dans les classes primaires (https://crosscheck.firstdraftnews.com/checked-french/najat-vallaud-belkacem-t-elle-signe-un-accord-pour-permettre-lenseignement-de-larabe-en-primaire/) ; droit de vote aux djihadistes emprisonnés (https://crosscheck.firstdraftnews.com/checked-french/gouvernement-vote-criminels-djihadistes/) ; Emmanuel Macron soutenu par Al Qaïda (https://crosscheck.firstdraftnews.com/checked-french/emmanuel-macron-est-il-soutenu-par-al-qaida/) ; Jean-Luc Mélenchon avec une rolex à 17750€ (https://crosscheck.firstdraftnews.com/checked-french/jean-luc-melenchon-saffiche-t-il-avec-une-rolex/) ; des faux sondages et des reportages fabriqués de toutes pièces (https://crosscheck.firstdraftnews.com/checked-french/le-sondage-publie-sur-twitter-par-le-tresorier-du-fn-est-il-fiable/)… voilà un aperçu des centaines de rumeurs vérifiées et démenties avec preuves à l’appui.

L’impact de ce travail (https://fr.firstdraftnews.com/crosscheck-recherche-qualitative/) revêt une importance à la vue de certains chiffres. Le site Crosscheck a comptabilisé 590 443 vues, 335 993 visiteurs dont 83 146 réguliers. 42% de cette fréquentation émanent de liens intégrés dans d’autres sites. La page Facebook a connu entre 175 000 et 180 000 abonnés et généré 347 800 interactions sur dix semaines et 1 207 642 vues de vidéos au total. Les publications sur les pages Facebook partenaires ont suscité 51 865 réactions et 18 669 partages.

Le 7 octobre 2017, Crosscheck a reçu le prix prestigieux du Journalisme en ligne lors de la Conférence de l’association de l’information en ligne à Washington (Online News Association / ONA conference, Online Journalism Award).

Et maintenant ?

Dès l’annonce des résultats et l’élection d’Emmanuel Macron président de la République française, le travail de Crosscheck a cessé, ce qui n’est pas le cas des Fake News qui continuent à prospérer avec des outils de plus en plus performants. En plus de retoucher des photos ou de sortir des vidéos de leurs contextes, il existe de nos jours des logiciels capables de reconstituer la voix et le mouvement des lèvres de n’importe quel dirigeant pour faire croire à un discours filmé (https://youtu.be/9Yq67CjDqvw).

Face à ces moyens, quelle guerre mener contre la désinformation ? Si Google annonce sa volonté de privilégier les « contenus faisant autorités », si Facebook déclare lutter contre les comptes trompeurs, ont-ils, l’un comme l’autre, la légitimité de le faire ? Sont-ils, l’un comme l’autre, habilités à le faire ?

Malgré l’annonce d’une loi contre les Fake News par Emmanuel Macron (http://www.lemonde.fr/politique/video/2018/01/03/emmanuel-macron-annonce-une-loi-pour-lutter-contre-les-fake-news_5237300_823448.html), son contenu de manière rassurante et claire n’a pas encore été livré. Celle-ci ne manque pas de soulever des inquiétudes et des questions : comment les juges peuvent-ils décider qu’une information est fausse ? Les journalistes seront-t-ils contraints de divulguer leurs sources pour se défendre ? Cette loi sera-t-elle efficace contre les manœuvres entreprises de l’étranger ?

S’il semble bien complexe et incertain de combattre les Fake News avec une loi, il serait probablement plus fructueux de s’en remettre à la pédagogie et d’investir dans un programme éducatif qui permettrait aux nouvelles générations d’affuter une capacité de jugement et un libre arbitre, moteurs de toute démocratie.

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